18 septembre 2017

Les Carnets de la création

Vous pouvez retrouver le podcast de l'émission du 15 septembre de Aude Lavigne sur France Culture à propos de Melville, Delon & Co ICI


15 septembre 2017


MELVILLE EST DIEU, MAIS DIEU EST SEUL.

14 septembre 2017

Véhicule #6

Plymouth Fury III 66', Modèle réduit 1/43e, 2017 - Photo © Yannick Vallet

Film : Le cercle rouge

La voilà donc, la fameuse Plymouth[1] que Corey achètera sur La Canebière à la sortie des Beaumettes[2]. Un véhicule sur lequel le concessionnaire a collé une affichette bilingue où il est indiqué : AFFAIRE EXCEPTIONNELLE – REAL BARGAIN[3].
C'est après être sorti de chez Rico, que Corey repérera l'Américaine. La concession n'étant pas encore ouverte (elle ne le sera qu'à partir de 9h), celui-ci décide d'aller faire un billard à quelque pas de là, seul. Et c'est donc à son retour qu'il achètera la voiture, direction Paris.
Sortant de Marseille par l'A7, il rejoindra la Nationale 7 par l'A51 en passant par Aix-en-Provence. Jusque-là, tout est vérifiable. On le voit en effet se diriger a priori vers Aix, après s'être arrêté sur le bord de l'autoroute pour planquer ses revolvers dans le coffre de la Plymouth. Et puis ensuite, impossible de savoir vraiment. A-t-il préféré rester sur la N7 ? A-t-il opté pour l'autoroute à chaque fois que c'était possible[4]. Seuls quelques signes peuvent nous aider à trancher.
J'avais pensé un temps qu'il n'avait emprunté que les nationales 6 et 7, mais trop d'indices me font penser finalement qu'il a dû alterner. En effet, Corey est a priori pressé de rentrer sur Paris et semble vouloir faire le trajet dans la journée, quitte à arriver à la nuit tombée : au motard qui contrôle ses papiers, il indiquera que la carte grise sera refaite dès le lendemain ; et puis, quelques minutes plus tard il dira à Vogel :
- Allons-y ! Il faut être en sécurité au plus vite et il n'y a que Paris.
On peut donc penser logiquement qu'il prendra l'autoroute chaque fois qu'il le pourra. Selon cette option, et en fonction des lieux où on le retrouve, il est possible retracer son trajet :
- à la sortie de Marseille, Corey prend l'A7 puis bifurque sur l'A51 puis repasse sur la Nationale 8, direction Aix-en-Provence,
- de Aix-en-Provence jusqu'à Sénas, il emprunte la Nationale 7,
- de Sénas jusqu'à Lyon, l'autoroute non-stop,
- de Lyon à Avallon, il repasse sur la Nationale 6 avec un arrêt au barrage de Saint-Loup-de-Varennes, au niveau du monument à Nicéphore Nièpce. Puis déjeuner au Relairoute de La Rochepot et deuxième barrage,
- de Avallon à la forêt de Fontainebleau, retour sur l'autoroute mais cette fois-ci il s'agit de l'A6,
- et puis, on ne sait pas trop pourquoi, Corey sort de l'autoroute (vraisemblablement à quelques kilomètres au nord de Nemours, au niveau de Ury) et se fait serrer par les sbires de Rico,
- et enfin, repart sur la Nationale 7, passe à proximité de Barbizon et reprend l'A6 à Soizy-sur-Ecole, jusqu'à Paris.
Arrivé à destination, il gare la Plymouth devant son immeuble, au niveau du 19 avenue Paul Doumer.

D'ici, à chaque fois qu'il se déplacera dans Paris ou ira en banlieue (pour se rendre au Santi's, à Mauboussin ou chez le fourgue), se sera avec cette Plymouth Fury III. Car contrairement à Jef Costello, Corey ne prend jamais le métro. Et contrairement à Costello, Corey est propriétaire de son véhicule, qui plus est une Américaine et non une française. Tout l'inverse du Samouraï.
C'est comme si Corey et Costello incarnaient à eux deux le yin et le yang. Eternellement différents, éternellement opposés (complémentaires ?), jusque dans leur allure : l'un arbore le chapeau, l'autre la moustache. Et puis surtout, on l'a déjà dit, l'un tue alors que l'autre, jamais. Et pourtant. Ils appartiennent au même cinéaste qui, lui, tentera d'en faire la synthèse dans un personnage unique - Edouard Coleman - ultime représentation d'un créateur tout-puissant, omnipotent seul face à sa page blanche …



[1] A noter que cette même Plymouth Fury III réapparaîtra en 1972 sur le front de mer de Saint-Jean-de-Monts dans le rôle de la voiture des malfrats perpétrant le casse de la BNP, au début de Un flic.
[2] Il s'agit en fait de la voiture personnelle de Jean-Pierre Melville.
[3] De la même manière, il est indiqué sur la vitrine de la concession Simca (!), en français et en anglais : OUVERT sans interruption - OPEN without interruption. Comme pour bien rappeler au spectateur les influences cinématographiques de Melville et les origines américaines du film noir.
[4] A l'époque, l'autoroute n'existait que par tronçons et donc il fallait, parfois, repartir sur la Nationale.



7 septembre 2017

Objet #20

Revolver Walther P38, 2017 - Dessin © Yannick Vallet

Film : Le cercle rouge

Ce P38 a été récupéré à Marseille par Corey lors de l'altercation avec les gorilles de Rico, dans le club de billard de la rue Pavillon. Puis ce sera avant de quitter définitivement Marseille, juste avant l'embranchement entre l'A7 et l'A51, que Corey s'arrêtera un court instant pour planquer ce pistolet - ainsi que le Colt piqué à Rico - dans sa saccoche, au fond du coffre de la Plymouth. La dernière fois où cette arme réapparaitra ce sera dans la scène de la forêt : Vogel, sorti du coffre, le lancera à Corey afin de tenir à distance les sbires de Rico.
Mais finalement, jamais le P38 ne servira vraiment. Mieux, jamais Corey tout au long du film, ne tirera une seule balle. A croire que tuer les gens ce n'est pas son truc. Il faut dire que vu la peine relativement courte de cinq années qu'il a purgé aux Beaumettes, ce n'est certainement pas un meurtre qui l'a mené là. Corey serait donc un malfrat aux mains innocentes ? Probablement.
Tout l'inverse d'un Costello …


31 août 2017

Lieu #12

Hôtel Beauséjour, 2017 - Photo © Yannick Vallet

Adresse : 1, rue Lepic - Paris 18e

Film : Un flic


124- EXTERIEUR NUIT

Caméra basse.

L'entrée de l'hôtel BEAUSE-
JOUR, 1 rue Lepic, à l'an-
gle de la place Blanche.
A gauche de l'écran, la bou-
tique : "LA MAISON DU BAS"
dont l'enseigne lumineuse
est alternativement rouge
ou bleue.
Un gardien de la paix devant
la porte disperse les ba-
dauds.

                                 L'AGENT
                                 Circulez Messieurs-Dames, il
                                 n'y a rien à voir ! …

Edouard Coleman, qui passait dans le quartier avec son adjoint (on vient de voir la Dodge Dart s'engager sur la place Pigalle), est appelé sur une scène de crime : … Où ça ? … On y va et je vous rappelle après …
Or à l'écran, on retrouve la description précise que Melville a écrite dans le scénario : effectivement, l'enseigne lumineuse clignote bien du rouge au bleu. Une preuve supplémentaire que le cinéaste connait parfaitement Paris, lui, l'enfant du 9ème arrondissement.

« Jusqu'en 1956 je traînais. Je ne pouvais pas aller me coucher. Le nombre de fois où Auguste Le Breton et moi, par exemple, nous avons pris un petit-déjeuner après une nuit sans sommeil, à la terrasse du Pigalle, place Pigalle, c'est qu'on attendait les premiers rayons du soleil pour se commander un café crème. » [1]

Et cela va encore plus loin dans la précision puisqu'après quelques recherches, j'ai découvert que l'Hôtel du 1 rue Lepic avait bien pour nom Beauséjour (il apparaît d'ailleurs sur certaines cartes postales du tout début du XXe siècle), mais il a fermé en 2008.

Pour Edouard Coleman, il s'agit là d'un lieu important, un lieu où il prendra conscience de sa propre mort [2] lorsque, confronté au regard vide de la prostitué assassinée, il détournera le regard … pour mieux découvrir quelques secondes plus tard les noms des héros de Melville inscrits sur le mur [3]. L'Hôtel Beauséjour, repère indéfectible d'un cinéaste où la vie et la création se croisent et s'entremêlent de manière profondément intime.


[1] In Jean-Pierre Melville : portrait en neuf poses de André S. Labarthe (Cinéastes de notre temps, 1971) 
[2] voir post du 11 juillet : Personnages 
[3] voir post du 11 mai : Décor#3

17 juillet 2017

Lieu #11

1 rue Lord Byron, 2017 - Photo © Yannick Vallet

Film : Le samouraï

Dimanche, 6H. moins dix du matin.
Jef Costello, après une nuit passée au 36 quai des Orfèvres, sort du bâtiment sous une pluie battante. Il hèle un taxi :
- 1 rue Lord Byron.
Prudent, il regarde à travers la vitre arrière du véhicule pour vérifier qu'il n'est pas suivi.
Arrivé à destination, il entre sans hésiter dans l'immeuble. Puis un ascenseur le mène dans les étages où il emprunte un long couloir labyrinthique.
Mais le chauffeur de taxi était en fait un policier qui ne tarde pas à informer le commissaire par téléphone.
Le commissaire : Attention ! Le 1 rue Lord Byron est un immeuble à double issue.La sortie est sur les Champs-Élysées au 116 bis, dans le hall du Normandie.
Et effectivement, Costello ressortira quelques secondes plus tard par le 116bis !

Incroyable comme ici Melville, une fois de plus, fait preuve d'une grande précision. Mais les deux immeubles correspondent-ils vraiment ? La topographie des lieux est-elle plausible ? Je n'ai malheureusement pas pu le vérifier in situ, le côté Lord Byron étant gardé par un cerbère, le côté Champs-Élysées par un digicode !
Melville connaissant parfaitement la capitale, on peut supposer qu'il n'a rien inventé. La seule chose qu'il a créée étant des personnages stylisés, solitaires, magnifiquement mis en scène dans un environnement réaliste.
Un de ceux qui en parlent le mieux est certainement Nicolas Saada : « Il y a d'un côté cette précision géographique extrême et de l'autre, cette stylisation extrême. Et c'est ça, toute la force de Melville. La force du souvenir d'un Paris qu'il connaît comme sa poche parce qu'il a traîné dans les rues de Paris - il connaît chaque coin de rue, chaque immeuble, chaque croisement et il peut comme ça, géographiquement, bâtir des itinéraires de personnages. Et en même temps, ce Melville esthète, qui aime un cinéma qui a disparu, qui aime le cinéma américain, et qui essaie de le faire vivre dans cette France de 1967. » [1]


[1] Nicolas Saada à l'Institut Lumière de Lyon, le 11 février 2014

13 juillet 2017

Objet #19

Revolver Smith & Wesson Model 15 Snub, 2017 - Dessin © Yannick Vallet

Film : Un flic

On ne verra que très peu le revolver d'Edouard Coleman dans Un flic.
La première fois, c'est pour nous faire la démonstration qu'il sait parfaitement se servir d'une arme, puisqu'il est sur le stand de tir de la Police Nationale, accompagné d'un officier instructeur. Il semble tellement à l'aise avec son arme qu'il tirera au jugé, la totalité des six balles du barillet !
La seconde fois, ce sera lors de la fameuse scène des lunettes noires alors qu'il retrouve sa maîtresse à l'hôtel. Celle-ci balance l'arme sur le lit avec une telle désinvolture qu'en un seul geste, elle annule, en une malicieuse métaphore de castration, tous les effets de la séance d'entrainement d'Edouard !
Et puis, la dernière fois, ce sera dramatiquement pour abattre son ami Simon, non sans une pointe d'un épouvantable cynisme : Je n'étais pas sûr qu'il se suiciderait, lui.

Le revolver, prolongement naturel du commissaire, est comme la matérialisation détestable de ce que peut être l'homme. L'homme au sens du mâle qui, en ces années de bouleversement social, entre féminisme et libération sexuelle, semble bien perdu : après la main (qui frappe) [1], il ne reste plus au héros melvillien, pour s'affirmer, que l'arme (qui tue).

[1] voir la scène où il frappe son indic, Gaby.

11 juillet 2017

Personnages

Trois Inconnues, 2017 - Triptyque © Yannick Vallet (d'après Jean-Pierre Melville)

Films : Le samourai, Le cercle rouge, Un flic

Dans chacun des trois films de Melville, le personnage-héros-Delon est confronté à chaque fois, et pendant une séquence relativement importante (en vingt à trente secondes et six ou sept plans), à une inconnue.

Dans Le samouraï, alors que Costello au volant de la DS grise s'arrête à un feu rouge, près de lui vient se ranger une petite Facel Vega conduite par une très jolie jeune femme aux cheveux courts. Jef, tournant la tête vers la voiture qui vient de s'arrêter, rencontre le regard, souriant, de l'inconnue. Regard auquel celui-ci répond, clope au bec, par un coup d'oeil particulièrement neutre. Visiblement déçue, la jeune femme fait une moue puis démarre et s'éloigne.
Dans Le Cercle rouge, alors que Corey, assis à une table du Santi's, est en train d'attendre son contact, une jeune hôtesse énigmatique arrive et lui tend une rose rouge. Relevant la tête, celui-ci l'accepte avec un sourire. Echange de regards souriants, puis Corey dépose la fleur sur la table basse, en face de lui. Plan large, la jeune femme a bizarrement disparu !
Dans Un flic, alors qu'il vient d'arriver sur une scène de crime, Coleman se met à observer avec insistance la prostituée morte qui, la bouche entrouverte, semble le fixer de ses grands yeux marron. Réalisant soudain que celle-ci, malgré les apparences, n'est pas vivante, le commissaire détourne le regard puis sort.

La première remarque que l'on peut faire concernant ces trois séquences similaires c'est qu'au fil des années, Melville semble avoir évolué vers une objectivation de la mort. Alors que la première inconnue est la plus vivante et que celle du Cercle rouge semble ne plus être qu'une apparition fantomatique, celle d'Un flic, elle (et malgré les apparences), est définitivement privée de vie. Chacun des personnages - Costello, Corey, Coleman - est donc confronté dans chacun des opus, à une véritable incarnation de la mort [1]:
- dans Le samouraï, la jeune fille annonce le destin tragique de Costello au moment où celui-ci ne peut plus faire marche arrière [2],
- dans Le cercle rouge, l'hôtesse est la messagère du présage de mort imminente et du sang versé [3],
- dans Un flic, la prostituée sans vie est la figure de la mort, celle qui rôde en permanence autour du commissaire [4].
Impossible donc de ne pas faire le rapprochement (une fois de plus) avec la prise de conscience de plus en plus évidente que Melville pouvait avoir de sa propre mort. Comme si, tout au long de la vie, la mort disséminait inexorablement des indices de sa présence.

Jean-Pierre Melville ne parlera d'ailleurs qu'une seule fois de la mort dans les interviews, ce sera à Florence Gruère pour l'émission Cinéma, en 1970 :
F.G. : Et-ce que vous pensez à la mort ?
J-P. M. : Non … non, non, elle m'indiffère complètement. Je la connais très bien … elle m'indiffère complètement. […] Je pars du principe que la mort c'est pour tout de suite, pour dans une minute, pour dans deux heures, pour dans six mois et que ça n'a vraiment aucune espèce d'importance.

Costello, Corey, Coleman ou comment le créateur Jean-Pierre Melville matérialise sont sentiment de solitude face à sa propre mort.


[1] A noter que dans Le samouraï la mort semble avoir plusieurs visages, mais toujours celui d'une jeune femme : « … dans mon film la Mort est personnifiée par Cathy Rozier [la pianiste, N.D.L.R.] … dont Delon va tomber amoureux. » (in Le cinéma selon Jean-Pierre Melville de Rui Nogueira)
[2] Jef le tueur provoque la mort et finira par s'en servir contre lui-même.
[3] Corey le petit malfrat joue avec la mort qui, elle, finira par avoir le dernier mot.
[4] Coleman le flic côtoie la mort de prêt et finira par l'administrer lui-même à son meilleur ami.

6 juillet 2017

Lieu #10

Entrée Station de Métro Télégraphe, 2017 - Photo © Yannick Vallet

Film : Le samourai

Télégraphe est la station la plus proche de l'appartement de Costello. Et c'est précisément ici, à cette entrée, que le tueur prendra trois fois le métro.

Les deux premières fois, nous ne verrons pas Costello descendre les marches, mais on peut aisément imaginer qu'il a bien pris le métro ici. Ce sera :
- pour se rendre rue de Berri, là où il volera la DS grise,
- pour se rendre, pour la deuxième fois, au Martey's afin de voir Valérie, la pianiste,
- pour son dernier trajet au destin fatal.

Dans le cas du dernier trajet, ce sera l'unique fois où nous verrons vraiment Jef descendre les marches, comme si cette bouche de métro l'avait littéralement avalé, les grilles, de part et d'autre de l'entrée, faisant immanquablement penser à une rangée de dents acérées. Une bouche vorace d'un animal étrange qui le "recrachera" quelques minutes plus tard à la station Châtelet, complètement essoufflé.
La symbolique du métro comme entrailles d'un Paris ressemblant à une énorme baleine ou à un cachalot, ne semble pas anodine. Et l'image du cétacé rappelant le mythe de Jonas, l'histoire de Pinocchio ou, bien sûr, celle de Moby Dick semble évidente.
Cette dernière fois annonçant la fin de Costello qui, comme le héros de Herman Melville, a décidé malgré tout d'aller jusqu'au bout.


4 juillet 2017

Objet #18

Montre Cartier modèle Tank carrée, 2017 - Dessin © Yannick Vallet (d'après Jean-Pierre Melville)

Film : Le cercle rouge
 
INTERIEUR . LE GREFFE DE LA PRISON DES BAUMETTES
Dans le bureau, tandis qu'un employé
lit une liste inscrite sur un registre,
un autre retire d'une boîte sortie
d'une armoire métallique les objets
que Corey avait sur lui quant il a été
arrêté.
                              1er EMPLOYÉ
                              … Un portefeuille… trente mille
                              anciens francs… trois photos…
                              un permis de conduire… un passe-
                              port…
                              COREY
                              Périmé…
                              1er EMPLOYÉ
                              Une montre-bracelet en platine…
                              Un trousseau de clés…

C'est dans cette scène qu'on aperçoit pour la première fois la montre de Corey. Plutôt luxueuse la montre. Il ne la mettra d'ailleurs pas tout de suite, la fourrant rapidement dans la poche de son imperméable.
Puis, comme dans Le samouraï et Un flic, Alain Delon, dans Le cercle rouge, portera sa montre à l'intérieur de son poignet droite. Exactement comme Jean-Pierre Melville dans la vraie vie. Le cinéaste et le personnage ne font plus qu'un, ils sont une unique et même personne. L'identification est totale : le personnage est le cinéaste.
Par contre, ce qui est une fois de plus étonnant, c'est que Melville ne se servira jamais de la montre pour établir un suspense. Alors que le seul gros plan qu'il fait de cet objet, se situe pendant le cambriolage de la bijouterie, l'indication de l'heure qu'il nous donne est juste … une indication de l'heure[1]. Nous savons qu'il est trois heures du matin et c'est tout. À aucun moment, en amont de l'action nous avons été mis au courant d'un délai ou d'un horaire quelconques. Le spectateur doit simplement apprécier que l'action se déroule en pleine nuit et qu'à priori personne ne sera là pour déranger les cambrioleurs. Toute tension engendrée par un élément extérieur est ainsi désamorcée. La seule tension palpable viendra des trois protagonistes eux-mêmes enfermés dans ce lieu, ainsi que du travail un peu particulier qu'ils effectuent. Une montre pour seul témoin d'une seule obsession, celle du temps qui passe tout naturellement.
À noter que dans Un flic, Edouard Coleman porte également une Cartier mais de modèle Tank cintrée. Que l'on ne voit d'ailleurs pratiquement pas à l'écran, si ce n'est au moment où il l'enlève pour frapper un des pickpockets !
[1] on comprend ainsi que Jansen devait se trouver derrière la porte blindée de la bijouterie à cette heure précise, pour pouvoir lui ouvrir de l'intérieur. Et effectivement, lorsque Corey ouvre, Jansen est bien là. Donc tout se déroule comme prévu.