24 mai 2017

Lieu #9

Immeuble Appartement de Costello, 2017 - Photo © Yannick Vallet

Film : Le samourai
Adresse : Impasse des Rigaunes - Paris 19e

La première fois que nous découvrons la rue où habite Costello, il fait nuit. Celui-ci sort de son immeuble afin de retrouver Valérie au Martey's : à la pâle lueur des réverbères, Jef laisse négligemment tomber dans le caniveau le paquet de pansements, de cotons et de gazes, dont il s'est servi pour soigner sa blessure, puis traverse la rue pour se rendre au métro Télégraphe.
Comme on le verra un peu plus tard, et de jour, la configuration de l'impasse n'est plus tout à fait la même aujourd'hui. Si les deux immeubles qui se font face (celui de Costello et celui de l'hôtel Pari's où planquent les flics) sont toujours là, l'accès en fond de voie n'existe plus, fermé par deux nouveaux immeubles et l'accès à un parking souterrain. Exit également les pavés de la chaussée et quelques fioritures ici ou là, sur les façades devenues bien lisses et à moitié borgnes.

A l'instar de tous les extérieurs du Samourai, cette voie est particulièrement identifiable dans la "géographie sociale" parisienne alors que, vu de l'intérieur de la chambre de Costello, la découverte que l'on aperçoit à travers les fenêtres, nous laisserait plutôt penser qu'on est aux Etats-Unis : « On ne se sent pas tout à fait à Paris. Les spectateurs ne le sentiront pas eux. Ils subiront, sans analyser, le dépaysement qu'un décor va leur procurer et ça les aidera à s'installer un peu mieux dans le fauteuil. » [1]
Cela dit, vu de l'extérieur, cette minuscule impasse résume à elle seule l'univers intime de Costello. Située dans l'est parisien, dans un quartier populaire, à l'époque en pleine mutation, l'impasse des Rigaunes est, là encore, chargée d'une lourde symbolique. Voie sans issue séparant deux mondes (d'un côté celui des truands avec l'immeuble de Costello, de l'autre celui des flics avec l'hôtel qui leur sert de planque), sa chaussée pavée constitue une frontière poreuse à sens unique : seuls les flics ont le droit d'aller dans l'univers de Costello (ils traverseront la rue pour installer le micro dans la chambre de Jef) alors que Costello, lui, n'aura jamais accès à leur monde (il ne saura d'ailleurs jamais qu'ils sont là, à quelques mètres).

Toute la vie de Costello est là, dans cette impasse. À l'image de cet espace restreint : sans issue.


Immeuble du Pari's Hôtel, 2017 - Photo © Yannick Vallet




[1] Jean-Pierre Melville interviewé en 1967 par Maurice Seveno sur le tournage du Samourai (Archives INA)