29 juin 2017

Objet #17

Lunettes de soleil Ray-Ban Caravan, 2017 - Polaroid © Yannick Vallet

Film : Un flic

Edouard Coleman possède deux versions de ce modèle emblématique de Ray-Ban, des lunettes indissociables de l'image de Jean-Pierre Melville.
La variante lunette noire bien sûr, mais également celle de vue qu’il utilise essentiellement au bureau lorsque le commissaire étudie ses dossiers. Le rituel étant toujours le même lorsqu’il doit les enlever : il les replie tout d’abord bien consciencieusement puis les glisse délicatement dans la poche poitrine de sa veste. Alors qu’Alain Delon n’a même pas 40 ans au moment d’Un flic, les lunettes de vue (pour la presbytie liée à l’âge ?) donnent au comédien un surcroît de gravité, de maturité, en pleine cohésion avec le rôle.
Quant à la version solaire, on la découvrira à l’occasion d’une scène assez étrange (un moment de cinéma qui pourrait - presque - être du De Palma) alors même qu’il n’y a pas de soleil !
Edouard vient de se faire déposer par son adjoint dans le quartier des Grands magasins. Avant de traverser la rue, il chausse ses lunettes noires puis s’engouffre dans un hôtel. Arrivé à l’étage, il se dirige sans hésiter vers la porte d’une chambre et l’ouvre énergiquement puis entre et referme derrière lui :
Edouard (enlevant ses lunettes) : Au nom de la loi, je vous arrête.
La caméra panote lentement vers le haut jusqu’à découvrir le plafond de la pièce entièrement recouvert d’un miroir. Dans celui-ci, se reflète l’image de Cathy en peignoir de satin s’avançant vers Coleman.
Cathy : Comment m’avez-vous trouvée ?
Plan poitrine des deux face à face.
Coleman : C’est mon métier.
Cathy tend la main vers la tête de Coleman, caresse ses cheveux puis descend lentement, glissant la main sous le manteau. Soudain, d’un geste brusque, elle se saisit du revolver du commissaire et le pointe sur lui.
Cathy : Non, un mort n’arrête personne.
Regards des deux, droit dans les yeux, sourires complices. Cathy jette un œil à l’arme devenue dérisoire puis la balance sur le lit.
Au plafond, le miroir renvoie l’image du couple s’embrassant fougueusement.

Très étonnant comme Melville ne choisit jamais l’option suspense ! À tel point que cette scène en deviendrait presque plate, voire téléphonée. Certes, Melville, en terme de mise en scène et de découpage, n’est ni Hitchcock, ni de Palma, mais bien au delà de ça, il semble que seule la situation lui suffise. Les enjeux sont clairement exposés. Cathy et Edouard sont amants et, petit plus, le jeu du gendarme et du voleur semble leur procurer un regain d’excitation. Et c’est tout !
A noter d’ailleurs que dans la première version (celle du scénario), Edouard se contentait d’entrer dans la chambre et d’embrasser Cathy. Point. Une scène pour le moins minimaliste comme le cinéaste les affectionne particulièrement !
Par contre, l’utilisation des lunettes noires n’est pas anodine puisqu’elle permet non seulement de donner une stature au personnage de Delon mais également de rythmer la séquence au moment où il entre dans la pièce. La gestuelle, un peu "frime", du personnage lorsqu’il enlève ses lunettes lui donnant l’allure d’un macho de pacotille.
A noter qu’au commissariat, la scène se reproduira de manière pratiquement identique avec l’indic qui, tout aussi blonde que Catherine Deneuve d’ailleurs, se prendra une gifle monumentale après qu’Edouard ait enlevé ses lunettes, de vue cette fois-ci.

Un geste rituel qui semble nécessaire à Edouard Coleman pour asseoir son pouvoir. Un accessoire essentiel pour le personnage comme pour son créateur …