11 juillet 2017

Personnages

Trois Inconnues, 2017 - Triptyque © Yannick Vallet (d'après Jean-Pierre Melville)

Films : Le samourai, Le cercle rouge, Un flic

Dans chacun des trois films de Melville, le personnage-héros-Delon est confronté à chaque fois, et pendant une séquence relativement importante (en vingt à trente secondes et six ou sept plans), à une inconnue.

Dans Le samouraï, alors que Costello au volant de la DS grise s'arrête à un feu rouge, près de lui vient se ranger une petite Facel Vega conduite par une très jolie jeune femme aux cheveux courts. Jef, tournant la tête vers la voiture qui vient de s'arrêter, rencontre le regard, souriant, de l'inconnue. Regard auquel celui-ci répond, clope au bec, par un coup d'oeil particulièrement neutre. Visiblement déçue, la jeune femme fait une moue puis démarre et s'éloigne.
Dans Le Cercle rouge, alors que Corey, assis à une table du Santi's, est en train d'attendre son contact, une jeune hôtesse énigmatique arrive et lui tend une rose rouge. Relevant la tête, celui-ci l'accepte avec un sourire. Echange de regards souriants, puis Corey dépose la fleur sur la table basse, en face de lui. Plan large, la jeune femme a bizarrement disparu !
Dans Un flic, alors qu'il vient d'arriver sur une scène de crime, Coleman se met à observer avec insistance la prostituée morte qui, la bouche entrouverte, semble le fixer de ses grands yeux marron. Réalisant soudain que celle-ci, malgré les apparences, n'est pas vivante, le commissaire détourne le regard puis sort.

La première remarque que l'on peut faire concernant ces trois séquences similaires c'est qu'au fil des années, Melville semble avoir évolué vers une objectivation de la mort. Alors que la première inconnue est la plus vivante et que celle du Cercle rouge semble ne plus être qu'une apparition fantomatique, celle d'Un flic, elle (et malgré les apparences), est définitivement privée de vie. Chacun des personnages - Costello, Corey, Coleman - est donc confronté dans chacun des opus, à une véritable incarnation de la mort [1]:
- dans Le samouraï, la jeune fille annonce le destin tragique de Costello au moment où celui-ci ne peut plus faire marche arrière [2],
- dans Le cercle rouge, l'hôtesse est la messagère du présage de mort imminente et du sang versé [3],
- dans Un flic, la prostituée sans vie est la figure de la mort, celle qui rôde en permanence autour du commissaire [4].
Impossible donc de ne pas faire le rapprochement (une fois de plus) avec la prise de conscience de plus en plus évidente que Melville pouvait avoir de sa propre mort. Comme si, tout au long de la vie, la mort disséminait inexorablement des indices de sa présence.

Jean-Pierre Melville ne parlera d'ailleurs qu'une seule fois de la mort dans les interviews, ce sera à Florence Gruère pour l'émission Cinéma, en 1970 :
F.G. : Et-ce que vous pensez à la mort ?
J-P. M. : Non … non, non, elle m'indiffère complètement. Je la connais très bien … elle m'indiffère complètement. […] Je pars du principe que la mort c'est pour tout de suite, pour dans une minute, pour dans deux heures, pour dans six mois et que ça n'a vraiment aucune espèce d'importance.

Costello, Corey, Coleman ou comment le créateur Jean-Pierre Melville matérialise sont sentiment de solitude face à sa propre mort.


[1] A noter que dans Le samouraï la mort semble avoir plusieurs visages, mais toujours celui d'une jeune femme : « … dans mon film la Mort est personnifiée par Cathy Rozier [la pianiste, N.D.L.R.] … dont Delon va tomber amoureux. » (in Le cinéma selon Jean-Pierre Melville de Rui Nogueira)
[2] Jef le tueur provoque la mort et finira par s'en servir contre lui-même.
[3] Corey le petit malfrat joue avec la mort qui, elle, finira par avoir le dernier mot.
[4] Coleman le flic côtoie la mort de prêt et finira par l'administrer lui-même à son meilleur ami.